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Discrètement, l’euthanasie des rentiers a déjà commencé

La une du journal le monde eco&entreprise
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Finalement, la perte, en 2012, du triple A français chez deux agences de notation – Standard & Poor’s et Moody’s – n’aura pas eu les conséquences attendues sur la dette publique de la France. Paris continue en effet d’emprunter à des taux très légèrement négatifs pour des prêts à court terme. Le rendement des obligations à dix ans de l’Etat français a ainsi touché ses plus-bas historiques en passant au-dessous des 2 %.

On peut se féliciter que la France parvienne à des taux nominaux si faibles, qui réduisent le coût du service de sa dette, même si ce niveau reflète aussi, en partie, les inquiétudes sur la pérennité de la zone euro, la dette française servant alors de valeur refuge.

Pour les épargnants et les assureurs, en revanche, il est difficile d’accumuler des réserves alors qu’en même temps les politiques prudentielles des régulateurs les incitent à détenir encore davantage de ces titres publics considérés peu risqués, mais dont le rendement nominal est devenu proche de zéro…

Surtout, compte tenu du niveau de l’inflation attendu dans les mois qui viennent, environ 2 % selon l’Organisation de coopération et de développement économiques en rythme annualisé, l’Etat français devrait profiter de taux d’intérêt réels négatifs (taux d’intérêt nominaux auxquels on soustrait l’inflation sur la période considérée).

L’ÉQUIVALENT D’UN IMPÔT

Or, ces taux d’intérêt réels négatifs réduisent ou liquident les dettes existantes. Ils signifient également que les épargnants perdent du pouvoir d’achat quand ils placent leur argent, et que les emprunteurs sont ainsi… subventionnés en termes réels. Ils sont donc l’équivalent d’un impôt, c’est-à-dire un transfert des créanciers (les épargnants) aux emprunteurs, aujourd’hui l’Etat.

Cette forme de réduction des déficits passe toutefois presque inaperçue par rapport aux coupes budgétaires et aux hausses d’impôts qui sont, d’un point de vue politique, beaucoup plus difficiles à faire passer auprès des opinions publiques. Des taux d’intérêt inférieurs à l’inflation constituent ainsi un impôt discret, voire invisible, qui conduit, d’une certaine façon, à une douce euthanasie des épargnants individuels et institutionnels.

Pour certains économistes, ce phénomène, qui concerne aussi bien d’autres pays que la France, tels l’Allemagne et les Etats-Unis, constitue une « répression financière » équivalente à la situation de l’après- seconde guerre mondiale.

Afin de purger leurs dettes à la sortie de la guerre, les Etats n’avaient alors pas hésité à réglementer sévèrement la sphère financière (contrôle des capitaux, interdiction de rémunérer certains avoirs ou de détenir certains actifs, plafonnement des taux d’intérêt) et à maintenir des taux d’intérêt bas par l’intermédiaire des banques centrales.

La nouvelle répression financière pratiquée aujourd’hui est toutefois beaucoup plus insidieuse que celle observée entre 1945 et 1980, car elle est en large partie… involontaire.

DES PLACEMENTS SÛRS PENDANT DE NOMBREUSES ANNÉES

Certes, cette façon d’agir permet de créer des marchés captifs d’épargne et, pour les banques centrales, de maintenir des taux d’intérêt durablement bas.

Mais c’est parce que les titres publics sont restés des placements très sûrs pendant de nombreuses années que les régulateurs, qui veulent renforcer la résilience des banques aux crises de liquidité et réduire les positions risquées des assureurs, ont imposé des nouvelles règles prudentielles favorables au recyclage des dettes publiques. Il s’agit des normes Bâle 3 pour les ratios de liquidité des banques et Solvabilité 2 pour les assureurs européens.

Par ailleurs, les politiques monétaires non conventionnelles expansionnistes des banques centrales, aujourd’hui indépendantes du pouvoir politique par statut, cherchent avant tout à relancer la croissance et réduire le chômage, ainsi qu’àassurer la stabilité du système financier.

Pour le ministre de Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), l’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. En ce sens, la nouvelle répression financière, aujourd’hui dictée par des préoccupations de gestion du risque financier, pourrait rapidementdevenir un instrument à part entière des gouvernements pour réduire la dette publique.

Source: http://www.lemonde.fr

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